« Les révisionnistes “du bon temps des colonies” se satisferont de la ..

Faut-il rappeler à Monsieur le Président que le rôle des tirailleurs sénégalais ne s’est pas limité à l’engagement dans « les guerres des toubabs », 1914-1918 et 1939-1945 ? Que des Sénégalais ont été enrôlés dans la conquête de l’Afrique, qu’ils ont pris part aux expéditions coloniales, aux campagnes de « pacification » de l’armée française, qu’ils ont été engagés dans les répressions et les guerres de décolonisation, du Maghreb jusqu’à Madagascar en passant par l’Afrique centrale ? Sur la Grande Ile, justement, ne moque-t-on pas ainsi : « Senegaly nahazo baiko », entendez « comme un Sénégalais obéissant aux ordres » ?

Raviver les traumatismes

Dans une Afrique où souffle par épisodes le vent de la violence xénophobe sur fond de questions migratoires internes au continent, le privilège du menu cher à Macky Sall fraye dangereusement avec l’inconséquence. Des mots et des noms tels que factorerie, impôt de capitation, travaux forcés, Sétif ou Moramanga suffisent encore à raviver les traumatismes des épisodes dans lesquels la « Force noire » fut déployée. Si sous l’étiquette des tirailleurs dits sénégalais se mêlaient différentes nationalités, pourquoi suggérer que l’une d’elles avait rang de « chouchoute » ? En novembre 1944, des Sénégalais comptaient parmi les soldats démobilisés, anciens prisonniers de guerre, sur lesquels l’armée française ouvrit le feu à Thiaroye parce qu’ils réclamaient les arriérés de leur solde.

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L’approximation, le raccourci, le goût de l’anecdote ne constituent pas des monopoles présidentiels, plutôt le commun du rapport que nous entretenons avec nos récits historiques – y compris sur les périodes postérieures aux indépendances.

Car si les propos de Macky Sall exposent la face piteuse de l’Alcatraz mental, l’autre n’est pas pour autant radieuse avec ses procès toujours renouvelés, ses images d’exactions ressassées jusqu’à la fascination morbide, ses mantras récités en continu, néo-colonialisme, post-colonialisme… Comme une difficulté à se rendre à soi-même, à se représenter libre.

« Dette du sang »

Il y a quatorze ans, Abdoulaye Wade instaurait la Journée du tirailleur, célébrée le 23 août. Alors, la parole présidentielle ambitionnait de continuer à écrire le récit d’un Homme africain entré dans l’histoire comme « bâtisseur du monde libre ».

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La France reste, pour reprendre la formule de Philippe Dewitte, débitrice d’une « dette du sang ». Parce que celui versé des Africains, parce que les crimes, parce que le lourd tribut payé par les anciens soldats sujets de l’Empire. Rappelons que la question de la « cristallisation » des pensions militaires des anciens combattants n’ayant pas la nationalité française, vieux sujet de discorde, n’a été dénouée qu’en 2011. Le sang, lui, ne peut être ni rendu, ni lavé. Donc, d’ici à ce que la France souscrive au devoir des excuses, quel intérêt y a-t-il à annoter – qui plus est dans la marge – l’histoire de… l’Empire français ? Les guerres de libération ont déjà eu lieu. Qu’en est-il des récits nationaux, de ce travail d’écriture supposé fonder le citoyen nouveau ?

L’époque est au récit des femmes et des hommes devenus libres. Si libération il doit encore y avoir, ça ne peut être que celle de l’Alcatraz mental. Reste à chacun à (re)conquérir sa liberté.

Sarah-Jane Fouda est consultante en communication, spécialiste du discours et de l’argumentation. Elle enseigne la logique informelle à l’Université Paris-III Sorbonne-Nouvelle.