La légende retrouvée de Yasuke, le premier samouraï noir du Japon

Sur l’île de Kyushu, le siège de la mission jésuite se situe dans la petite localité d’Arima, à quelques encablures de Nagasaki. Au pays du Soleil levant, la vue de cet homme à la peau noire provoque l’hystérie de la population. « Ils aiment voir les Noirs, spécialement les Africains, écrit à l’époque le père Organtino Gnecchi-Soldo. Les Japonais sont même prêts à parcourir une centaine de kilomètres rien que pour les voir et se distraire en leur compagnie pendant trois ou quatre jours. » L’idée d’exhiber un esclave africain pour en tirer profit et gagner de l’argent est courante chez les prêtres jésuites.

Le 8 mars 1581, Yasuke et Alessandro Valignano quittent l’île de Kyushu pour Kyoto, où règne Oda Nobunaga, un puissant seigneur de guerre. Lorsqu’il rencontre le jeune Makua, le daimyo (gouverneur de province) est subjugué par sa force, sa taille (plus de 1,90 m), son intelligence, qui lui a notamment permis d’apprendre le japonais, et sa peau. Au point de lui faire prendre un bain pour vérifier si le noir est bien sa couleur naturelle. Pris d’empathie pour Yasuke, Oda Nobunaga demande à Alessandro Valignano, qui doit quitter le Japon, de laisser son serviteur auprès de lui. Le jésuite accepte.

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Le jeune esclave est vite libéré et élevé au rang de samouraï. En devenant l’un des gardes du corps du seigneur de guerre, Yasuke entre dans son premier cercle. En plus des deux sabres qu’il a le droit de porter, le Japonais lui confie sa propre lance. « C’est un privilège exceptionnel pour l’époque, écrit Serge Bilé. Seuls les guerriers ont le droit de porter ces deux sabres en même temps. C’est dire la confiance que Nobunaga place en Yasuke. Pour le jeune Makua, c’est le rêve d’une vie qui se réalise. Il est le premier étranger à porter les attributs des célèbres chevaliers nippons. Personne avant lui, pas même un Européen, n’avait eu cet honneur ! » Il se voit aussi offrir une maison et même la fille adoptive du seigneur de guerre comme épouse.

« Yasuke n’est pas un homme »

Yasuke devient un guerrier. Il en est fier et heureux. En 1582, il s’illustre lors de la bataille de Tenmokuzan livrée contre Takeda Katsuyori, un autre seigneur de guerre, grand rival d’Oda Nobunaga. La victoire est belle, Yasuke savoure. Mais sa proximité avec le grand seigneur suscite des jalousies dans la province.

Parmi les plus envieux, Akechi Mitsuhide, qui accuse Oda Nobunaga d’être responsable de la mort de sa mère. Il rassemble des hommes et lance une attaque contre le seigneur, qui se retrouve vite en infériorité numérique. Plutôt que de se rendre, le daimyo se fait hara-kiri sous les yeux de Yasuke, qui n’a pas le courage de s’enfoncer un sabre dans le ventre. Lui préfère mourir au combat. Alors il prend ses armes et part se battre, mais il est arrêté.

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Il aura la vie sauve. Dans une lettre écrite le 5 novembre 1582, le père Luis Frois écrit : « Pour Akechi Mitsuhide, Yasuke n’est pas un homme, c’est un animal. Il n’est donc pas la peine de le tuer. Il faut le renvoyer en Inde chez les prêtres. » Le premier samouraï étranger est-il retourné à Goa ? En Afrique ? Sa trace se perd dans les limbes de l’histoire. « Il est aujourd’hui impossible de connaître la fin de Yasuke, explique Julien Peltier, auteur de Samouraïs, dix destins incroyables (éd. Prisma, 2016). Yasuke était un homme respecté et on peut aussi envisager qu’il soit resté au Japon. Mais c’est spéculatif. »

La fin de l’histoire est-elle importante après une vie aussi riche ? « Pas vraiment, même si on préférerait évidemment savoir », répond Anne-Sophie Omgba, directrice de Subsahara Group, la société qui organise l’exposition de Yaoundé : « Nous rendons hommage à Yasuke parce qu’il était un esclave africain et qu’il est devenu un héros. »