Abdoulaye Bathily : « Mai 68 a contraint Senghor à accepter le ..

On a du mal à imaginer le président-poète invitant l’armée à prendre le pouvoir…

Ce fut pourtant le cas, aussi incroyable que cela puisse paraître ! Selon un document en ma possession, il a convoqué le chef d’état-major des armées, le général Jean Alfred Diallo, et lui a demandé de prendre le pouvoir. Après en avoir discuté les autres officiers de l’état-major, ce dernier aurait refusé d’obtempérer. Il a rappelé par écrit au président Senghor qu’il n’appartenait pas à l’armée de diriger le pays tout en exigeant qu’il se débarrasse des éléments les plus corrompus de son entourage. Dans cette lettre dont j’ai une copie, il a invité le président à procéder à un remaniement ministériel en profondeur.

L’officier supérieur avait compris que nos doléances allaient désormais bien au-delà de simples revendications corporatistes. De fait, nous étions contre la corruption, contre la mainmise de la France sur l’économie nationale et le système éducatif. L’armée a, dans la foulée, obligé le président à ouvrir des négociations avec les syndicats de travailleurs. Ensuite, le 13 septembre, le comité exécutif de l’UDES a négocié avec le gouvernement. Il a accepté le principe de la réouverture de l’université, à l’exception des départements considérés comme des « sanctuaires de la subversion », à savoir les sciences humaines, la faculté de lettres et celle de philosophie. C’est de là qu’a germé l’idée de créer une université à Saint-Louis, avec le secret espoir d’éloigner de la capitale les facs réputées tumultueuses et hostiles au pouvoir.

Le mouvement semble avoir épargné les milieux d’affaires…

Replaçons les choses dans leur contexte ! A l’époque, l’économie sénégalaise, l’import-export, la Chambre de commerce et d’agriculture étaient aux mains des Français. Avec l’indépendance, en 1960, il n’y a pas eu de décolonisation économique. Face à cette situation, des opérateurs économiques nationaux ont profité des événements de Mai 68 pour créer l’Union des groupements économiques du Sénégal [UGES]. Dirigée par un imprimeur, Alioune Diop, cette structure a publié un mémorandum virulent contre la mainmise de la France sur l’économie de notre pays. Le président Senghor, considéré comme un vassal de la France, était furieux. C’est vous dire que Mai 68 au Sénégal fut, aussi, une révolte de fond contre la domination néocoloniale française. Nous autres, étudiants, demandions tout. L’amélioration de nos conditions d’études, certes, mais aussi la liberté de parole, de réunion, le pluralisme politique et dans les médias, et la fin de la domination étrangère. Figurez-vous qu’il y avait, à l’époque, un seul parti politique autorisé, l’UPS, une seule radio, Radio-Dakar, un quotidien national, Dakar-Matin, qui deviendra par la suite Le Soleil.

Qui étaient donc les meneurs de la mobilisation ?

La direction du mouvement était, pour l’essentiel, composée d’étudiants membres, comme moi, du PAI, avec quelques éléments d’extrême gauche. Le plus connu était Mbaye Diack, le président de l’UDES. Dans le mouvement syndical, il y avait également beaucoup de membres du PAI, exerçant notamment dans les secteurs de l’enseignement et de la santé. Il y avait aussi des éléments nationalistes, comme Abdoulaye Thiaw, compagnon de route de [l’égyptologue et opposant] Cheikh Anta Diop et de Mamadou Dia, l’ancien président du Conseil arrêté en 1962 et condamné à la réclusion perpétuelle. On peut mentionner également des groupes autonomes, surtout dans les collèges et lycées.

On note l’absence des femmes parmi ces leaders…

Il n’y avait hélas pas de femmes dans le comité exécutif de grève à l’université de Dakar. A l’époque, il y avait très peu de femmes à l’université. Elles étaient mieux représentées et plus actives dans les comités de lycée. Il convient, malgré tout, de mentionner la présence active à nos côtés de Mame Marie Faye, [qui est par la suite] devenue médecin et est, aujourd’hui, malheureusement décédée. Elle était membre, comme une ou deux autres femmes, du conseil d’administration du mouvement, à l’université.

A quel moment peut-on parler de dénouement de la crise ?

Le 13 septembre 1968, au terme d’âpres négociations avec les associations estudiantines, le gouvernement a accepté de faire des concessions en revenant sur la mesure de fractionnement des bourses et en décidant d’une ouverture partielle de l’université.

Avez-vous été tenté par la lutte armée ?

En Mai 68, jamais ! Nous étions pour une contestation du pouvoir par la grève et des manifestations de rue. Senghor a, bien entendu, tenté d’accréditer l’idée contraire, par voie d’affiches et de rumeurs savamment distillées dans l’opinion, mais le travail d’intoxication n’a pas pris.

Cinquante ans après, quel est l’héritage de Mai 68 ?

C’est un héritage à plusieurs étages. Après Mai 68, Senghor a eu l’intelligence de comprendre qu’il fallait réformer en profondeur le système politique. Le parti unique ne correspondait pas à la réalité du Sénégal. Il a donc amorcé l’ouverture politique en créant le Club nation et développement, une sorte de soupape de sécurité dans laquelle il a essayé d’attirer quelques-uns de ses opposants pour ce qu’il appelait « des discussions libres ». Certains de nos camarades du PAI ont cédé au chant des sirènes. Nous avons contre-attaqué en créant, en octobre 1969, le Club démocratie et progrès. Mauvais joueur, il a refusé de nous accorder le quitus de reconnaissance officielle. De 1968 à 1975, il aura tenté, en vain, de regrouper l’ensemble des syndicats sous la même camisole, avant de reconnaître la liberté syndicale, tout comme les associations estudiantines. Puis, il s’est rendu compte que le multipartisme était inévitable. Il a progressivement ouvert le jeu politique. Il a été obligé de libérer l’ensemble des détenus politiques qui, pour certains, croupissaient en prison depuis une dizaine d’années.

Sur le plan économique, il a également lâché du lest en créant les conditions d’éclosion d’une classe d’affaires nationale. Les élections consulaires ont permis aux Sénégalais d’investir les chambres de commerce et d’industrie, poussant un peu plus les Français vers la sortie. Senghor a nationalisé des secteurs vitaux de l’économie nationale comme l’eau et l’électricité. Il a demandé aux banques d’accorder davantage de crédits aux opérateurs sénégalais. Enfin, on lui doit la libéralisation de la loi sur la presse, qui a également permis aux partis politiques de se doter d’un journal. Les premières radios privées sont arrivées bien plus tard, en 1994, sous Abdou Diouf. Mai 68 est un ferment qui a nourri dans la durée la société sénégalaise.

Il a fallu néanmoins attendre l’an 2000 pour assister à la première alternance politique à la tête du Sénégal…

Aussi étonnant que cela puisse paraître, l’alternance de mars 2000 est aussi un héritage de Mai 68. Après l’autorisation du multipartisme limité, puis du pluralisme intégral, nous nous sommes battus pour arracher l’alternance par la voie des urnes. Il a fallu, pour cela, mettre en place à chaque veille d’élection des coalitions de partis d’opposition. Cela a pris du temps, mais nous avons finalement obtenu une première alternance en mars 2000 et une seconde en mars 2012. Et si vous observez bien, ceux qui ont aidé Abdoulaye Wade à se faire élire en 2000 sont, pour beaucoup d’entre eux, des acteurs de Mai 68.

Et si vous deviez ne retenir que l’héritage le plus important ?

J’en retiendrai deux. D’abord, le fait d’avoir libéré la parole et les consciences. Hier, des chefs religieux n’hésitaient pas à donner à leurs fidèles des consignes de vote à l’approche des élections. Ces interférences tonitruantes sont devenues rares, ou ont même disparu. Désormais, chaque citoyen vote selon sa conscience. Ensuite, Mai 68 a permis aux Sénégalais de se libérer de la domination économique française. Tout n’est pas encore gagné sur ce terrain-là, puisque beaucoup de nos concitoyens reprochent aujourd’hui au président Macky Sall de céder, parfois sans appels d’offres, des pans entiers du secteur industriel à des entreprises françaises.